Origine mexicaine February 22, 2017 10:06 am

La migration des baleines grises sur les côtes est-pacifique, de l'océan arctique aux eaux plus chaudes des lagunes mexicaines, est un phénomène dont l'observation permet de découvrir les moeurs de ces cétacés dans un aquarium naturel. Rencontre avec ces géants des mers...

Terre du bout du monde

Tout paradis se mérite et la Basse-Californie ne déroge pas à la règle. Douze heures de vol sont nécessaires pour parcourir la distance entre Zurich et la cité de Mexico (9h de décalage horaire) dont l'arrivée nocturne au-dessus des foyers éclairés par les 21 millions d'habitants est spectaculaire. La ville de La Paz située dans le sud de la péninsule mexicaine n'est qu'à un saut d'avion de Mexico et pourtant il faudra attendre le lendemain pour la correspondance. Jour #2: il est 12h30 quand je prends la voiture de location afin de parcourir les 675 km qui me séparent du village de San Ignacio, situé plus au nord de la Basse-Californie. Je viens encore de remonter le fuseau horaire d'une heure. Le temps est magnifique en février, le mois aux plus faibles précipitations, et la distance se parcourt dans un décor spectaculaire, digne du Far-West, où les vautours survolent des étendues de rochers et cactus, rien d'autre à perte de vue. Mieux vaut ne pas tomber en panne. Une fois arrivé à San Ignacio, il est temps de dormir dans un bon lit afin de récupérer du grand nombre d'heures consécutives de voyage. Ce n'est que le jour d'après qu'il est physiquement possible de parcourir les 60 derniers kilomètres (2 heures) sur une route dont la deuxième moitié est clairement hostile à tout véhicule ne possédant pas quatre roues motrices, ce qui est le cas du mien. Par chance, les pneus tiennent bons, mais l'arrivée au camp est quelque peu précipitée, car une barque de pêcheur (lancha) est déjà prête à partir pour l'observation des baleines. Je jette mes affaires dans mon bungalow (palapa) en vérifiant que le 300 mm est bien fixé sur mon reflex sans oublier d'emporter une batterie et des cartes mémoires supplémentaires dans ma sacoche. Je pars rencontrer ce pourquoi j'ai parcouru près de la moitié de la planète. Mais avant de plonger au coeur du sanctuaire, il s'agit de raconter une histoire, celle d'un succès écologique incroyable.

Le décor

La lagune de San Ignacio constitue une halte bienvenue pour les baleines qui viennent se reproduire dans des eaux relativement chaudes, interlude de 4 mois dans leur périple alimentaire arctique. C’est dans ces mêmes eaux qu’elles reviendront une année plus tard pour mettre au monde leurs petits, fruits de cet accouplement.

Parade nuptiale30 tonnes de synchronisation parfaitement executée vont permettre à l'espèce de perdurer au cours des prochaines décennies.

Dans cette lagune, l’apprentissage de la nage et de la vie en société commence pour ces nouveau-nés protégés des dangers de l’océan. De migrations en migrations, du cercle arctique en Basse-Californie, le cycle se perpétue, pour plusieurs décennies, car ces cétacés peuvent vivre jusqu’à 60, voire même 80 ans pour quelques rares individus. Malgré leurs proportions hors-normes, il existe bien des points communs entre ces cétacés et les êtres humains tels que la longévité, le long stade de grossesse (12 à 13 mois) et l'éducation des générations suivantes. C’est peut-être pour cela que l’homme s’est toujours intéressé à cette espèce ; avant, quand il la chassait pour sa chaire, et depuis les années 70, en l’intégrant dans un écosystème classé réserve nationale et patrimoine mondial de l’UNESCO, la réserve El Vizcaíno. Tandis que les Etats-Unis détruisirent la plupart des régions humides de la côte pacifique, le gouvernement mexicain décida de préserver deux de ces refuges en faveur de la conservation des baleines grises : les lagunes de Scammon et de San Ignacio. Le résultat fut sans appel : le nombre de baleines grises sur la côte est pacifique est passé d'une population en voie d'extinction comptant seulement 1500 individus, à entre 15'000 et 24'000 individus. Cela correspond à peu de choses près à la population existante avant que l'homme ne la pourchasse dans les années 1800. En moins d'un siècle, cette espèce a été sauvée grâce à des mesures de conservation et de préservation.

Des hommes et des baleines

Cimetière de baleinesNon loin de nos bungalows se trouvent des ossements de baleines abandonnés sur la plage. Bien que les côtes paraissent gigantesques, l'ossature est très légère car creuses

Rares sont les exemples d’un tel succès, qui plus est, concernant un mammifère de cette taille. Dans son livre sur la sauvegarde des baleines grises, Serge Dedina (Saving the gray whale) illustre un autre phénomène, celui-ci identitaire, qui a poussé le gouvernement d’Echeverría à préserver ces cétacés et à en faire une ressource touristique. « Alors que plusieurs nations riches fermaient les yeux sur le destin des baleines grises, le Mexique, un état harcelé par la pauvreté rampante, mais riche en ressources naturelles, pris la décision d’aider une espèce considérée mexicaine de par la naissance ». C’est probablement grâce à cette identification que la conservation d’Eschrichtius robustus fut un succès, car elle n’a pas seulement impliqué des scientifiques ou autres naturalistes, mais également des communautés régionales et, notamment, celle qui les pourchassait depuis les années 1800 ; la communauté des pêcheurs. D’après leurs dires, avant la mise en place d’un tel programme de conservation, les baleines se défendaient tant bien que mal contre ces pilleurs venus du continent en ripostant violemment contre leurs embarcations et en détruisant un grand nombre.

Parade nuptiale30 tonnes de synchronisation parfaitement executée vont permettre à l'espèce de perdurer au cours des prochaines décennies.

Chose quasi inimaginable lorsque l’on observe le comportement affectif de ces cétacés à l’heure actuelle, preuve que la rancœur est un sentiment inventé par l’homme. Le crédit est surtout à mettre du côté des pêcheurs qui, après de longues et âpres négociations avec le gouvernement mexicain, furent d’accord de se soumettre à un régime de pêche restreint durant la migration des baleines grises, soit pendant 4 mois. En effet, si de telles mesures furent positives sur les populations de cétacés, elles eurent le potentiel d’affecter localement mais de manière significative les populations humaines quant à leurs revenus. Au final, c’est tout le système économique régional qui fut potentiellement menacé. Fort heureusement, un compromis fut trouvé : pendant cette période de vache maigre, les pêcheurs sont les seuls autorisés à travailler pour les agences touristiques afin de sensibiliser les touristes à l'importance écologique des baleines grises par leur observation. Il s’en fut également de très peu pour que cet écosystème fragile, et pour lequel on venait de trouver une solution durable sur le moyen terme, se trouve à nouveau menacé, cette fois-ci par un projet d’exploitation des marais salants de la région. En effet, les nombreuses dépressions topographiques de la lagune de San Ignacio sont également propices, lors des marées extrêmes, à l’emprisonnement d’un certain volume d’eau lorsque la mer se retire. Après évaporation de l'eau contenu dans ce désert mexicain, des cristaux de sel s'accumulent pour former un tapis de plusieurs mètres d'épaisseur.

Désert de selGrâce aux communautés locales, ce désert restera préservé et ne fera pas partie du plan d'exploitation du gouvernement.

Le projet était simple, asséché au fur et à mesure la lagune afin d’exploiter l’immense potentiel salin dont regorge la région en utilisant de lourds moyens industriels. Cela s'est déjà produit un peu plus au nord, à Guerrero Negro. Cette fois-ci, bien plus que quelques pêcheurs, c’est toute la région qui s’y est opposée, et une fois n’est pas coutume, la grande entreprise initiatrice de ce projet fut déboutée. Depuis, de plus en plus de touristes, particulièrement américains, s'y rendent pour découvrir ce sanctuaire de paix, véritable succès de cohabitations inter-espèces, humains inclus. Plus étonnant encore, beaucoup d’entre eux reviennent, car le virus des baleines grises de la lagune de San Ignacio est incurable.

Le sanctuaire

Voyageurs bien ennuyantsUne quantité impressionante de bernacles a élu domicile sur cette baleines grise. Connu pour les déranger, celles-ci se frottent au fond de l'eau afin de se débarrasser de cette espèce parasite. On peut alors voir de grandes cicatrices le long du corps de ces cétacés. Une aubaine pour les chercheurs qui s'en servent pour l'identification.

Au programme, 5 sorties en mer en 4 jours d’observation avec des excursions dans la mangrove et les marais salants, autres points d’intérêt de l’écosystème de la lagune. Ici, il ne s’agit pas uniquement d’observer des baleines, mais également de rencontrer les dauphins, otaries, pélicans et autres oiseaux marins peuplant cet écosystème, et, dès les premiers milles parcourus, nous apercevons tous les habitants de ce lieu.

Un habitant bien connuLes dauphins tout comme les pélicans, otaries et autres animaux ont également élu domicile dans la lagune. C'est tout un écosystème qui a pu être préservé!

Nous ne nous arrêtons pas en chemin, car il nous faut franchir une passe située à une quinzaine de minutes de notre campement et qui délimite la zone d’observation des baleines. Une fois dans l’arène, les spectateurs ne sont pas forcément ceux que l’on croit et la curiosité des cétacés nous étonne à maintes reprises lorsque ceux-ci s’approchent timidement de nous, nous fuient, puis plongent sous notre bateau et nous encerclent : 30 tonnes nous regardent de près, le silence fait légion à bord, seul les battements de nos cœurs se font entendre. Plusieurs fois, j'ai choisi de délaisser l’appareil afin de profiter pleinement de ce spectacle exclusif auquel j’ai eu la chance de participer. Une chose est sûre : ce sont ces cétacés qui décident quand et où on peut les observer en nous guidant à l’intérieur de leur sanctuaire unique au monde.

Berceuse au coucher du soleilLes chants des baleines viennent bercer les habitants de la lagune au crépuscule.

Le soir, le souffle des baleines grises dans la lagune se fait entendre jusqu’à notre campement et nous nous couchons déjà la tête pleine de souvenirs et d’espoir. Les sorties se suivent, mais ne se ressemblent pas. Les conditions météorologiques changeantes apportent des opportunités photographiques quasi illimitées et la lumière basse qui file au ras de l’eau sous fond de ciel orageux n’attend qu’une baleine pour venir cassé cette monotonie dans un saut (breaching) ou un repérage (spyhop).

Debout sur le fondUn des comportements fréquents des baleines qui leur permet de s'orienter et d'observer les alentours. Certains endroits de la lagune sont particulièrement peu profonds (moins de 10 m) ce qui permet aux baleines de s'appuyer sur le fond à l'aide de leur nageoire caudale.

Le matin de mon anniversaire, nous n’avons pas besoin d’aller chercher les baleines, ce sont elles qui viennent à nous, comme si elles ne voulaient pas nous laisser continuer plus loin à peine arrivés à la zone d’observation, comme si, aujourd’hui, il allait se passer quelque chose d’exceptionnel. Le bouquin que j’ai pris avec moi s'intitule Des racontars d'arctiques (Jørn Riel) et illustre le besoin des hommes de se retrouver en marge de la société, isolés et face à la nature immense. C’est peut-être ce que je suis venu chercher, ici, en Basse-Californie. Les baleines, quant à elles, souhaitent m’offrir un cadeau en ce jour particulier : elles partagent leur terrain de jeux et d’apprentissage afin de nous enseigner à vivre ensemble, entre êtres humains, et avec notre environnement. C’est alors qu’une maman et son petit viennent nous saluer, nous accueillir en tournant autour de notre embarcation. A notre très grande surprise, nous assistons à une preuve exceptionnelle de générosité de la part de l’adulte cétacé : en venant se placer sous son petit, elle fait surface pour le soulever ce qui a pour conséquence de le rapprocher de notre embarcation. Elle nous l'offre en signe de confiance.

Timide baleineauCe spectacle d'étrange mélange entre curiosité et timidité m'a toujours fasciné. La mère (en dessous) de ce jeune baleineau s'apprète à le soulever pour nous l'offrir.

Le jeune baleineau dérive alors vers nous et se laisse timidement caresser avant de replonger. Il reviendra demander cette affection que nous sommes tous venus chercher à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous, car, peut-être, nous peinons à la trouver dans notre société individualiste. Ce petit nous fait finalement preuve d’une grande confiance et désormais ne se cache plus sous l’eau mais nage avec nous en s’appuyant sur notre lancha afin que nous puissions le caresser et même l’embrasser. Nous perdons nos moyens et lui susurrons à quel point nous l’aimons. Après des au-revoirs émouvants, aucun de nous n’arrive à formuler ce que nous venons de vivre. Il me faudra consulter les métadonnées des photos prises afin de constater que nous avons bel et bien passé plus de trois quarts d’heure en compagnie de ces deux baleines dans un état de transe au lieu des 10 à 15 minutes que j’estimais à première vue. Preuve une fois de plus que, même devant un tel spectacle, l’homme reste un éternel insatisfait. Les baleines reviendront l’an prochain, peut-être le ferai-je aussi, car bien plus qu’une rencontre avec ces cétacés, j’ai vécu une véritable histoire d’amour.

Le retour

Entre ciel, mer et terrePoint Reyes, USA

Je suis revenu plus tôt que prévu, mais pas au même endroit, un peu plus au nord, aux Etats-Unis pour une conférence scientifique après laquelle je me suis accordé quelques jours de congé. Nous sommes en décembre et les premières baleines doivent être arrivées à San Ignacio ce qui veut dire qu’elles sont en train de descendre de l’Arctique au sud et qu’entre-deux se trouve la Californie, l’état dans lequel je me trouve en ce moment. Après une rencontre émouvante un matin avec des phoques au nord de San Francisco, dans la baie de Jenner, voici qu’arrivé à Mendocino, j’aperçois l’évent d’une, non, de deux, puis de trois baleines ! Elles sont bien là ! Elles sont de retour ! Et au lieu de continuer leur itinéraire vers le sud elles gratifient le public resté au sec sur la côte (5 personnes en tout et pour tout) de leur spectacle. Elles nous saluent, puis repartent pour l’éternité. Adieu et à bientôt, car je sais que je vous reverrai…

Évents à l'horizonOn distingue bien un des deux évents au centre de la photo. Le deuxième est situé à sa gauche, presque indiscernable. Quant au troisième, son souffle est déjà retombé.
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Sébastien Sollberger
Switzerland