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Récit d'une épopée à travers les Alpes

Ce récit est un peu particulier tant pour sa chronologie, venant après des destinations exotiques (Madagascar, Sri Lanka, Mexique), que pour la découverte d’un monde tout aussi différent aux portes de notre pays: les Alpes. Pour être exact, ce récit est une histoire de prairies et de pâturages à la base. Tout a commencé alors que je cherchais du travail : habitant dans le canton de Fribourg, mon conseiller au chômage m’avait encouragé à postuler pour une place de stagiaire à Sion, au service de l’agriculture. Je suppose faire partie des rares hurluberlus qui se sont déplacés pendant 3 mois entre le canton de Fribourg et celui du Valais, de Ursy à Sion. Même si cela peut paraître insensé, j’étais très motivé par la perspective de crapahuter pendant la belle saison (mai à août) dans les prairies et pâturages de régions, qui, pour la plupart, m’étaient inconnues. Ce qui me motivait, c’était de retrouver le terrain que j’ai connu lors de mes années de recherche et qui me manquait déjà. Découvrir un autre monde, celui des botanistes, m’intéressait plus particulièrement, même si la beauté des paysages et des animaux l’emportait sur celle des fleurs. Car, oui, chaque jour, nous nous rendions sur le terrain pour compter les petites fleurs ! Il s’agit bien évidemment d’un travail scientifique où le pointage permettait d’attribuer aux parcelles des exploitants un certain niveau de qualité en fonction de la biodiversité rencontrée. Si celle-ci s’avérait suffisant, alors ceux-ci étaient rétribués afin de les encourager, dans la mesure du possible, à maintenir un tel niveau de qualité.

Cette période de l’année 2015 coïncidait également avec la naissance de mon premier enfant. En même temps que j’apprenais à identifier des espèces de fleurs, j’apprenais à être papa, processus très long qui perdurera toute une vie très certainement. C’est la plus belle qui a évidemment fleuri sous mes yeux du doux nom de Lena. Les premiers soirs, je rentrais à la maternité passer un temps ô combien précieux en compagnie de ma femme et de ma fille. Je m’émerveillais de ce petit être si doux et si vif à la fois. Ce retour était très attendu, mais j’avais également besoin de partir la journée, comme pour un pèlerinage, pour me ressourcer, pour grandir et m’élever en tant qu’être humain. Ceci était d’autant plus vrai lorsque nous avons quitté les prairies et les pâturages pour monter plus, vers les sommets des montagnes, sur les alpages. Si le Valais est touristique, qu’il a souvent été décrié pour sa gestion du patrimoine, il est une chose encore plus sûre : les lieux cachés des touristes et seulement connus des locaux sont légions.

En semaine, il n’y a que peu de monde, même pendant l’été, et même sur la face cachée du glacier d’Aletsch, du côté du Märjelensee et du glacier de Fiescher. Qu’il vente, pleuve, neige ou fasse beau, le travail devait être fait, augmentant les opportunités de rencontre avec la faune locale et de jeux de lumière sur les montagnes et les points d’eau. Parfois même le son des cloches se faisait discret sous le bruit de ma solitude dans l’immensité des Alpes avec pour ami fidèle le silence. Chaque jour j’emportais mon matériel photographique dans le vague espoir de saisir un moment inédit. La plupart du temps, cependant, ce sont mon esprit et mes sens qui ont capturé ces ambiances, incapable de composer, de photographier, trop submergé par les émotions. Oui, je connaissais les Alpes avant de participer à cette aventure. Au cours de celle-ci, j’ai appris à y vivre. Bon nombre de fois, je me suis retrouvé dans des impasses alors que le chemin semblait tout tracé, perdu et seul, parfois un bout de terre à bien voulu résister à mes bons de cabri et ne s'est pas dérobé sous mon poids. D’autres fois, c’est la corde qui a tenu le choc lors de la traversée d’une cascade bruyante ou encore la pente qui s’est adoucie pour ralentir ma chute. A chaque fois, après des frissons où j’ai senti une fois de plus à quel point la vie pouvait être fragile, j’ai été récompensé par la rencontre avec un être vivant, comme pour me dire que quelqu’un veillait sur moi.

C’est en rentrant un soir que j’ai compris pourquoi je devais côtoyer la montagne, l’apprivoiser, la mériter et surtout la respecter. Tout comme mes filles, la montagne est belle, mais fragile, elle a autant besoin de moi que l'inverse. Si je peux en profiter, il faut alors que j’ai conscience de la chance que j’ai pour pouvoir la préserver.

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Sébastien Sollberger
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